Témoignage de La SCOP IndieHosters, en route vers la SCIC LaSuite.coop
Publié le 9 mars 2026
Rencontre avec Arnaud Cazenave d’IndieHosters, SCOP (société coopérative et participative) d’hébergement de logiciels libres, membre des CHATONS (Collectif des hébergeurs alternatifs, neutres, ouverts et solidaires) et de Libre Entreprise (Réseau d’entreprises qui appliquent les valeurs du logiciels libre à leur gouvernance). Elle porte le projet de LaSuite.coop, boite à outils collaboratifs libres destinée en particulier aux structures de l’économie sociale et solidaire.
Est-ce que vous pouvez vous présenter ?
Indiehosters a été créée en 2015, sous forme d’association. Son but était d’héberger des logiciels libres pour les acteur·ices de l’économie sociale et solidaire, en particulier les associations et coopératives. L’idée était de modestement proposer des alternatives libres à la Google suite et à Microsoft. Nous sommes passé·es en SCOP en juillet 2025 et notre objectif est de passer en SCIC en 2026, en changeant notre nom et devenant lasuite.coop.
Ce projet de SCIC est très lié à des questions de rentabilité économique. En effet, il est difficile, à l’échelle d’une petite structure comme IndieHosters d’être rentable en proposant les outils d’une suite collaborative, tout en ayant toutes les compétences nécessaires (hébergement, développement, commercial, accompagnement et formation…). Nous nous sommes donc associé·es à d’autres structures, comme Yaal (qui fait du développement) et Open source politics (qui fait plutôt de l’accompagnement et du commercial) pour travailler sur lasuite.coop.
A l’origine, on souhaitait rester une SCOP et monter une SCIC au-dessus, mais chemin faisant, nous nous sommes rendu·es compte qu’en tant qu’hébergeurs qui apporte toute sa clientèle, nous étions centraux. Il nous a donc paru pertinent que ce soit IndieHosters qui se transforme. On imagine une SCIC avec 4 collèges :
- Un collège avec les salarié·es dans lequel nous nous retrouverions
- Un collège des client·es
- Un collège des partenaires
- Un collège des soutiens.
Nous préparons une levée de fond de 500 000 euros, pour passer de 4 salarié·es et une alternante à une douzaine ! Nous nous faisons aider par Clément Pairot, une personne spécialisée dans la levée de fonds, qui a notamment travaillé pour Bernie Sanders, Sail Coop et Wind Coop. Nous étions donc raccord niveau valeurs et les compétences en la matière ne s’improvisent pas.
Qui sont les humain·es de Indiehosters ?
Actuellement, nous avons cinq personnes dans IndieHosters :
- Pierre Ozoux (sur LinkedIn et sur Mastodon), fondateur d’IndieHosters, qui a un profil DevOps
- Timothée Gosselin (sur LinkedIn et sur mastodon), notre président, qui travaille depuis près de dix ans chez IndieHosters. Il est un peu notre homme à tout faire, il s’est formé petit à petit sur des compétences de sysadmin, il gère nos finances et est de plus en plus notre chargé des relations publiques.
- Timothé Jeanne (sur LinkedIn), graphiste qui s’occupe de notre univers graphique, de la communication, de l’accueil des personnes qui nous contactent. Il est également notre commercial, il s’occupe de la livraison des outils et est notre directeur général.
- Je m’occupe du support, de la mise à jour des applications, de leur déploiement, des ressources humaines et, comme mes collègues, je remplace les personnes en congés sur leurs missions quand elles sont absentes. Je suis sur LinkedIn et sur Mastodon.
- Aurore Roma, notre alternante participe à des projets de développement spécifiques.
Comment vous répartissez-vous vos revenus ?
Nous avons un salaire unique, de 3 000 euros brut par mois. Nous réfléchissons à une revalorisation de celui-ci à l’occasion de la transformation en SCIC. Au tout début d’IndieHosters, les membres ne se payaient pas vraiment, cela ne fait que deux ans que nous avons des personnes salariées. Nous avons songé au salaire au besoin mais le salaire unique nous a paru plus juste.
Comment organisez-vous votre temps de travail ?
Nous sommes tous normalement aux 4/5e. Mais depuis six mois on travaille cinq jours par semaine, car nous avons beaucoup de travail et ça devenait compliqué de rester à temps partiel. À terme, nous prévoyons de revenir à quatre jours par semaine. On se fait confiance mutuellement sur le temps travaillé et bénéficions chacun·e d’une liberté d’organisation.
Qui est sociétaire et qui a la présidence ?
Quand nous sommes passés en Scop en 2025, les quatre salariés sont devenus sociétaires. Si jamais nous avions recruté depuis, nos statuts obligeraient la personne recrutée à faire la demande de sociétariat au bout de deux ans. Le capital demandé est de 3000 euros (un mois de salaire), que la personne peut payer de façon échelonnée sur trois ans. Mais ça va encore changer avec le passage en SCIC. Nous avons spécifiquement choisi d’être en SAS (société par actions simplifiées) pour avoir deux personnes (un président et un directeur général) qui se partagent la responsabilité.
Comment se passe la vie interne de la coopérative ?
Nous travaillons à distance. Chacun d’entre nous travaille au moins en partie dans un espace de coworking pour voir des gens. Nous avons des rituels :
- Une réunion journalière de 30min qui nous permet de nous voir tous les jours en synchrone et d’évoquer ce qu’on a fait la veille, ce qu’on va faire dans la journée et ce sur quoi on bloque.
- Une réunion hebdo d’une heure où nous passons en revue les rôles et responsabilités des membres de l’équipe.
- Tous les six mois, un camp qui nous permet de louer un endroit, d’y passer du temps ensemble et de discuter stratégie. Nous sommes bien placés pour avoir des outils numériques libres pour nous coordonner. Nous utilisons Matrix/Element, Visio (de la suite de la DINUM), ForgeJo et Nextcloud. Ces réunions commencent à changer au fur et à mesure de la structuration de LaSuite.coop.
Comment vous recrutez ?
Au début, Indiehosters recrutait plutôt par cooptation. Je suis un des premiers à avoir postulé à une offre. Quand nous publions une offre, nous la partageons sur le forum des CHATONS et sur Jobs that make sense. Il y a un premier entretien avec l’un·e d’entre nous, puis avec toute l’équipe pour voir si ça matche. Nous ne sommes pas expert·es en recrutement, c’est un peu organique et lié à des rencontres.
Quelles sont les principales difficultés que vous avez rencontrées ?
Nous avons beaucoup de questionnements sur notre rentabilité financière. Nous travaillons avec des petites structures, en particulier des associations, qui ont peu de moyens financiers. Nous proposons un modèle Saas (Software as a Service, expliqué sur l’article Wikipédia dédié), et avons donc une infrastructure disponible qui nécessite une masse critique de client·es pour être rentable. Nous faisons des projets annexes qui nourrissent économiquement Indiehosters, mais ça prend du temps et empêche que le projet central avance. Nous ne cherchons pas une croissance infinie, mais la question de la masse critique nécessaire est centrale.
Du point de vue humain, les recrutements ne sont pas évidents. Nous travaillons en ligne, nous sommes sous l’eau. Les personnes qui nous rejoignent doivent donc être autonomes, elles doivent être capables de demander de l’aide et ne pas rester seul·es face à une difficulté. C’est une vraie limite de notre modèle.
Il peut aussi y avoir des conflits inter-personnels. En ce moment, on s’entend vraiment bien et on arrive à clarifier les choses, ça marche bien. On espère que ça va continuer.
Nous sommes content·es d’être dans une structure horizontale, mais quand il faut trancher, on met plus de temps à prendre des décisions, surtout celles qui sont difficiles. C’est parfois moins efficace qu’une direction verticale mais on trouve ça plus juste. Les contraintes qu’entrainent notre fonctionnement “à plat” sont toutefois beaucoup moins fortes que celles que j’ai pu connaitre dans une organisation hiérarchique classique.
Quelles sont vos plus grandes fiertés ?
Quand la Cour pénale internationale a eu des problèmes avec Trump, elle a pris conscience de sa dépendance vis à vis de Microsoft et a cherché une alternative. Elle a donc demandé à plusieurs gouvernements des recommandations, le gouvernement français nous a recommandé·es, nous étions très fier·es ! Nous nous sommes posé·es pas mal de questions sur leur modèle de menace, les risques… Nous les avons rencontrés, mais ils ont privilégié Opendesk, une solution allemande. Toute cette histoire nous a donné l’impression d’être à la bonne place, au bon moment, ce qui nous a poussé à accélérer le projet de LaSuite.coop. Nous faisons cette activité depuis plus de dix ans, nous sommes convaincu·es, mais nous avons l’impression qu’en ce moment, les personnes moins au fait sont en train de prendre conscience des enjeux de souveraineté. Nous avons l’impression d’être une alternative qui tient la route.
Y a-t-il une particularité dans votre structure qu’on ne retrouve pas dans d’autres coopératives ?
Les SCIC me paraissent assez rare dans notre domaine. Les coopératives du numérique font plus souvent du service que de l’hébergement. Dans le collectif des CHATONS nous sommes le plus gros, car souvent ce sont de petites structures sans salarié·es. Mais c’est relatif : on est petits du point de vue d’autres acteurs ! On doit trouver notre place au milieu des acteurs capitalistes et des touts-petits.
Un projet pour le futur ?
Au 1er juillet 2026, la naissance officielle de la SCIC LaSuite.coop. C’est enthousiasmant et ça fait peur en même temps.