Témoignage de Calinou
04/02/2026
Calinou se présente sur son site comme “une coopérative informatique composée d’une équipe de professionnel·les passionné·es par le numérique, l’open source et les communs”. Rencontre avec un des co-fondateurs, Clément Auger, qui nous raconte les premiers mois de cette coopérative toute neuve, puisqu’elle a vu le jour en juin 2025.
Est-ce que vous pouvez vous présenter ?
Nous sommes trois cofondateurs, Johan Giraud, Emile Rolley et moi. Calinou est une SCOP domiciliée à Monesties dans le Tarn. On avait hésité avec le statut de SAS mais l’URSCOP qui nous a accompagnés pour la création nous a orienté vers la SARL.
Nous habitons à Nantes, Monesties et Toulouse. Nous sommes tous les trois développeurs, spécialisés dans la création de simulateurs web basés sur des modélisations de domaines métiers allant de l’empreinte environnementale aux aides vélo. Nous nous sommes rencontrés en travaillant sur des missions de beta.gouv. Johan a travaillé sur le simulateur de l’Urssaf mon-entreprise. Emile et moi nous sommes rencontrés sur nos gestes climat, simulateur de l’Ademe. Nous nous sommes réunis autour de Publicodes, un langage de programmation open-source co-créé par Johan, au sein de mon-entreprise.fr, pour des besoins de modélisation de calculs de cotisation sociale.
Nous étions tous les trois indépendants (Johan en SASU, Emile et moi en autoentreprise) et avions envie de faire quelque chose tous les trois autour de Publicodes, tout en cherchant une alternative aux modèles de salariat et statuts indépendants type auto-entreprise et en se demandant comment financer l’open-source. En effet, Publicodes étant un langage développé par les équipes l’utilisant, et de plus en plus utilisé en dehors des équipes, nous avions besoin d’un moyen pour le maintenir efficacement. Nous avons un temps songé à une association mais nous sommes tournés vers la création d’une coopérative.
Comment répartissez-vous vos revenus ?
Quand nous facturons une prestation, une partie est mutualisée et le reste va dans une cagnotte individuelle. Nous avons un pot commun où va 25 % de ce qu’on facture. Ce pot commun permet de financer le cabinet comptable, les frais de fonctionnement interne, mais aussi la rémunération d’une personne sans mission et sans fonds suffisants en cagnotte individuelle, qu’elle soit nouvellement arrivée ou pas. On a aussi un pot commun Publicodes, sur lequel on verse 10 % du chiffre d’affaire des prestations et qui est utilisé en interne, pour rémunérer le temps passé sur le développement de Publicodes. Pour la comptabilité, on a un rôle tournant chaque mois, rémunéré sur le pot commun.
Globalement, les jours travaillés sur des sujets coopératifs sont rémunérés à hauteur de 300 € par jour versé directement sur nos cagnottes. À titre indicatif, nous avons commencé par nous verser un SMIC et désormais, on oscille entre 2000 et 3000 € net mensuel.
Notre ambition est peu à peu de sortir des missions individuelles et d’en trouver sur Publicodes qui nous permettent de travailler pour la coopérative et de se verser un salaire fixe. Mais pour le moment, le système de cagnottes évite les sujets RH (grille de salaires, gestion du temps) et permet de compter les jours de travail sur chaque projet.
Nous avons choisi aussi de rémunérer via la coopérative des jours travaillés sur des projets qui nous animent. Par exemple, on maintient bénévolement mes aides vélo et on se demande comment se faire rémunérer cette maintenance, et davantage échanger avec les utilisateurices.
Nous discutons pas mal de nos salaires entre nous, car on a des écarts de TJM (montant facturé par journée de prestation). Pour moi, la coopérative permet d’avoir un levier pour renégocier avec les clients, d’être moins isolé sur ce sujet. On aimerais bien communiquer sur comment on calcule notre TJM. Ce serait un bon moment de publier une page sur ce sujet, puisqu’on a pas mal réfléchi sur le sujet !
La coopérative permet aussi de discuter plus généralement de l’évolution des carrières quand on travaille comme prestataires sur du long terme, comme c’est le cas à beta.gouv.
Qui est sociétaire et qui a la présidence ?
Nous sommes tous trois sociétaires et avons mis chacun 5000 euros de capital social, car on avait pas mal de craintes sur la trésorerie. L’Urscop est assez classique dans son accompagnement et n’a pas compris le métier de développeur·euse et le fonctionnement de beta.gouv. Elle nous a encouragés à être très précautionneux. Même si on n’a pas complètement rempli leur fichiers excel de business plan, on a mis une somme importante pour la trésorerie, aussi parce que Johan n’avait pas de mission. Par contre, nous avons bien conscience que ça peut être un frein au recrutement.
Johan est notre président, ça s’est décidé car il avait l’expérience la plus poussée en gestion d’entreprise. On s’est dit qu’on tournerait, mais on se reposera la question après le premier exercice, en faisant un bilan sur ce que ça implique. Il a donc un statut de dirigeant-salarié, un peu différent du nôtre, qui encadre sa rémunération de façon plus formelle.
Nous prenons nos décisions à trois, au consensus.
Comment animez-vous la vie de la coopérative ?
On a un café tous les jeudis après-midis, qui dure une heure, avec un ordre du jour orienté sur les sujets du moment, le recrutement, la compta… Nous organisons aussi un séminaire tous les 2-3 mois en présentiel, pendant une semaine, pour bosser ensemble. La coopérative permet de discuter de sujets collectifs, par exemple autour de l’IA, ou de se donner des conseils. Il y a peu, lors d’un séminaire, on s’est présentés nos setups d’ordinateurs, c’était chouette.
Nous utilisons plusieurs outils pour communiquer entre nous : Affine et Element. On avait aussi Gather, c’était super, mais c’est devenu payant. Ça nous manque. Avec nos missions intenses, j’ai l’impression d’avoir des tunnels d’activité et de ne pas dégager assez de temps pour la coopérative. Les missions qu’on commence à avoir avec Calinou sur Publicodes permettent de travailler ensemble. Nous aimerions développer ça, on répond à des appels d’offre.
Est-ce que vous recrutez ?
On en a pas mal discuté, mais c’est pas évident, car notre fonctionnement nécessite une très forte autonomie. On ne peut pas garantir de fournir des missions et le versement des 10 % pour Publicode est engageant. Plusieurs personnes nous ont contactés pour nous rejoindre, on se pose plein de questions sur comment grandir. On envisage de se servir de la période d’essai en rémunérant pendant cette période la personne recrutée sur le pot commun.
Nous sommes trois mecs blancs et on aimerait bien s’ouvrir à d’autres profils. On aimerait bien donner une chance à des profils plus “juniors”, chance que nous avons eu avec Emile quand nous avons rejoint beta.gouv.
Nous avions envisagé l’accueil d’une thèse Cifre avec le crédit impôt recherche, mais avant tout, nous allons surtout boucler un exercice comptable. On se pose aussi des questions sur l’avenir car on travaille pour l’Ademe. Qu’est-ce qui se passe pour nous si le RN passe aux prochaines élections ?
Quelles sont les principales difficultés que vous avez rencontrées ?
On a eu un an entre le séminaire de lancement et la création effective de la coopérative. Même si on ne partait pas de nulle part, et qu’on avait discuté avec pas mal de coopératives, ça a été difficile de se mettre en action, de lire des statuts, comprendre les enjeux juridiques.
Avec l’Urscop, ça a été plus facile, mais l’accompagnement a un coût, alors qu’on est pas mal autonomes.
Le fait qu’on soit loin les uns des autres, c’est pesant. J’aimerais trouver des collègues sur Nantes.
Quelles sont vos plus grandes fiertés ?
Notre nom !
Et on est assez fiers de l’aspect militant d’avoir monté une coopérative. Je trouve que c’est un super levier de militantisme dans le milieu professionnel, qui n’est pas tant démocratisé que ça.
Une particularité dans votre structure qu’on ne retrouve pas dans d’autres coopératives ?
Le fait de porter un langage open source comme Publicodes.
Un projet pour le futur ?
On a envie à terme de s’abstraire des missions individuelles pour un fonctionnement peut être un peu plus classique autour du développement de Publicodes. Pour cela, on va potentiellement recrutemer d’autres profils, comme un·e designer·euse ou un·e chargé·e de déploiement.