Témoignage de L’Échappée Belle
Publié le 24 mars 2026
Est-ce que vous pouvez vous présenter ?
L’Échappée Belle est :
- administrativement, une association loi 1901
- dans son fonctionnement, une coopérative qui explore les liens entre salariat, subordination et émancipation.
Actuellement, nous faisons du numérique engagé : pour le bien commun, sobre, accessible, centré utilisateur·ice. Mais nous pourrions faire d’autres activités si nous le souhaitions. La structure a été créée en 2020, nous habitons dans différents coins de France et échangeons principalement à distance.
Comment avez-vous eu l’idée de créer la structure ?
L’Échappée Belle est issue de la curiosité de plusieurs d’entre nous autour du lien entre consentement et salariat. Est-il possible d’être salariée sans subordination, alors que ce lien de subordination est intrinsèque dans la définition du salariat ? En parallèle, certaines d’entre nous cherchaient à trouver (rapidement) une voie leur permettant de rester autonomes et indépendantes, tout en ayant droit à la sécurité qu’apporte le statut de salariée en CDI et/ou de rejoindre un collectif pour être moins isolée.
Nous avions en tête de monter une SCOP (société coopérative et participative) ou même peut-être une CAE (coopérative d’activité et d’emploi), car les statuts de co-gérance ou d’entrepreneur-salarié nous semblait garantir l’absence de subordination, bien que venant avec d’autres contraintes.
L’Échappée belle est une association loi 1901 qui a des activités commerciales, et vous vous présentez aussi comme une “association-coopérative”. Qu’est-ce que ça veut dire et pourquoi ces choix ?
Lorsque nous avons créé l’Échappée Belle, nous avons choisi le statut d’association loi 1901 car il nous semblait :
- assez souple pour nous permettre d’avoir une quasi-absence de lien de subordination
- assez minimaliste pour que la structure soit créée très rapidement
- assez anticapitaliste (avec l’obligation de non-lucrativité) pour ne rien gâcher.
Nous nous disions que si nous étions limité·es par ce statut, nous prendrions le temps de transformer la structure en SCOP ou CAE, mais dans un second temps seulement car cela demande beaucoup plus de travail administratif. Nous n’avons jamais ressenti le besoin de changer de statut.
Le seul défaut est que, lorsque nous parlons de l’Échappée Belle et que l’on nous pose la question de notre statut, répondre qu’elle est une association provoque beaucoup d’incompréhensions car il est rare de croiser des associations dont l’activité principale est une activité commerciale. C’est pourquoi plusieurs d’entre nous y accolent le qualificatif “coopérative” qui représente beaucoup mieux notre fonctionnement, car que nous soyons une association loi 1901, une SCOP ou une CAE, notre fonctionnement resterait identique. Association-coopérative, le statut et le fonctionnement en un mot-clef.
Qui sont les humains qui composent la coopérative ?
Par ordre alphabétique du nom de famille :
Comment recrutez-vous ?
On ne recrute pas ! En tout cas, on ne recherche pas de nouvelles personnes pour faire grossir l’Échappée Belle.
Par contre, ça nous arrive d’ouvrir la porte à une nouvelle personne lorsque cela a du sens :
- côté valeurs, si on se rend compte qu’on a un socle partagé,
- coté timing, si à l’Échappée Belle on a la dispo d’accueillir une nouvelle personne, d’expliquer notre fonctionnement, de répondre aux questions
- selon les envies de la personne
Dans ce cas, c’est en général 1 ou 2 membres de l’Échappée Belle qui ont pensé à cette personne, et qui en parle au collectif une première fois pour prendre la température, et voir si on poursuit la discussion avec la concernée.
On s’est rendues compte que c’était un processus de découverte mutuelle assez lent, et que, lorsque les personnes qui auraient pu nous rejoindre étaient pressées, ça n’a pas pu se concrétiser. C’est sans doute parcequ’on tient à ce que chacune d’entre nous soit ouverte à l’intégration de la nouvelle arrivante au sein de l’Échappée Belle, et on prend donc chacune le temps de la réflexion car accueillir et intégrer une nouvelle personne ce n’est pas anodin, notamment parce que dès que l’on devient membre, on a tous les droits sur tous les comptes administratifs et bancaires… ce qui est une prise de risque notable.
Avez-vous un processus d’intégration défini ?
On a une page dédiée à l’accueil d’une nouvelle personne, listant les choses à faire au démarrage.
- On lit ensemble
- Les statuts
- Le journal de décision
- Le document décrivant les risques qui existent (où on parle par exemple du fait que tout le monde a tous les droits, par ex sur le compte en banque)
- On ouvre les accès aux comptes administratifs et bancaires
- On fait un apéro aux prochaines rencontres en physique.
Ensuite, au fur et à mesure des points hebdomadaires, la personne monte en compétences sur les aspects administratifs, financiers, découvre la dynamique collective, car on y discute beaucoup et on réalise un maximum de tâches à plusieurs (avec un petit partage d’écran).
Comment répartissez-vous les revenus ? Quelle solidarité avez-vous entre vous ?
Nous avons un unique compte en banque. A côté de ça, nous avons un tableur où nous répartissons les entrées et sorties d’argent liées à nos activités, nos clients, nos factures, et en pointant les transactions collectives.
Nous avons donc sur ce tableur un onglet par personne qui permet à chacune de savoir sa comptabilité individuelle et nous avons en plus des onglets qui correspondent à des cagnottes collectives.
Nous avons actuellement 3 cagnottes collectives :
- Le pot commun qui permet de payer les dépenses administratives du type comptable, impots, rencontres en physique entre nous, etc.
- Le pot aventures qui permet de payer les dépenses plutôt pour les projets bénévoles : organisations d’ateliers ou conférences, projets communs pour lesquels on ne facture pas, etc.
- Le pot l’emploi qui permet d’aider financierements des personnes de l’Échappée Belle en cas de besoin : pas assez de facturation, complément en cas d’arrêt maladie, etc.
Chacune abonde ces pots collectifs, comme elle le souhaite, quand elle le souhaite ; la seule règle est d’essayer d’avoir 6 mois d’avance dans le pot commun.
Pour prendre de l’argent dans les pots aventures et l’emploi, l’une de nous déclenche une discussion pour vérifier que c’est OK pour le reste du collectif.
Quel est votre temps de travail ?
Cela dépend complètement des fluctuations de nos emplois du temps et envies pro et perso. Déjà, parce que nous ne comptons que le temps que nous facturons à nos clients, mais nous faisons aussi du travail administratif pour la coopérative, des activités bénévoles dans plusieurs collectifs variés, assistons ou organisons des conférences, croisons d’autres personnes de nos milieux professionnels…
De plus, comme l’Échappée Belle ne limite pas ses activités commerciales au numérique, tout nouveau domaine qui nous intéresserait et dans lequel nous aimerions nous lancer (par exemple, faire du thé ou des condiments !) pourrait passer de “temps de loisir” à “temps de travail”. Bref, ce n’est pas facile de comptabiliser ce qui est exactement du “temps de travail”…
Comment animez-vous la vie de la coopérative ?
Nous nous retrouvons toutes les semaines pour discuter pendant 1h, et dépiler les sujets administratifs ensemble. Cette heure est en grande partie passée à nous demander comment nous allons, échanger des nouvelles… Et parfois, nous nous retrouvons en présentiel, quand l’une de nous a l’énergie de se lancer dans l’organisation !
Comment prenez-vous soin de la santé des salarié·es ?
- Notre appel hebdomadaire démarre par un tour de “Comment ça va ?” qui dure souvent la moitié du temps de l’appel
- On se soucie les unes des autres
- On a cherché une mutuelle qui remboursait le mieux possible les séances de psychothérapie
- C’est souvent difficile, quand on est indépendant·e, de prendre un arrêt maladie, car nos revenus dépendent directement de notre activité. Grâce au Pot L’emploi que nous avons mis en place, nous avons une cagnotte dans laquelle piocher notamment pour compléter les indemnités d’arrêt maladie et maintenir notre niveau de salaire.
- Et plus généralement, le Pot L’emploi permet d’alléger l’insécurité financière qui peut créer de l’inquiétude.
Quelles sont les principales difficultés que vous avez rencontrées ?
On a réalisé plusieurs particularités pour accueillir de nouvelles personnes :
- que nous avons besoin de temps pour les découvrir et sentir si ça matche entre nous toutes,
- comme nous fonctionnons par cooptation, il est parfois difficile d’annoncer une réticence à faire rentrer une personne proposée par l’une d’entre nous
Sur un autre sujet, si nous avons mis en place des cagnottes collectives pour créer de la solidarité entre nous, il est parfois compliqué, à titre individuel, de se permettre de piocher dedans ! Cela demande de déconstruire des réflexes de pensée comme “Je suis sensée me débrouiller toute seule”, “Je ne mérite pas”, “Je profite des autres”…
Et enfin, il nous est arrivé de travailler ensemble sur des projets rémunérés et les difficultés rencontrées dans ce contexte peuvent se répercuter sur les relations au sein de l’Échappée Belle. Même si notre collectif relève du domaine du professionnel, cela reste très différent que de travailler ensemble.
Quelles sont vos plus grandes fiertés ?
- Surmonter les difficultés ensemble en discutant.
- Pleurer à chaque rencontre.
- Avoir un modèle de coopérative auto-gérée, minimaliste et émancipatrice super facile à répliquer.
- Réussir à rapprocher la pratique de la vision politique, m’auto-convaincre que c’est possible !
- Monter une structure collective en partageant l’objectif de bosser le moins possible.
- De faire partie d’un collectif composés de personnes trop chouettes.
Y a-t-il une particularité dans votre structure qu’on ne retrouve pas dans d’autres coopératives ?
Aucune idée ! À vous de nous dire =D
Un mot de la fin ? Un projet pour le futur ?
Si le modèle vous parle, venez on en discute ! On se lève et on se casse !